Le débat des lecteurs
Michel Phlipponneau, homme d’action, nourri d’expériences étrangères

En réaction à l’article de Solène Gaudin consacré au géographe et homme politique Michel Phlipponneau (Place Publique Rennes n° 3), nous recevons de Philippe Dupuis, de Perros-Guirec, les compléments d’information suivants : « Michel Phlipponneau a été un homme d’action et a souvent raconté son intervention en janvier 1957 dans un cinéma de Lannion. « L’inventaire des possibilités d’implantations industrielles citait l’exemple de Trébeurden avec une première expérience de décentralisation industrielle. L’atelier fabriquant des ballons-sondes pour la météorologie nationale, avec sa façade de granit rose, montrait que sans altérer leur caractère esthétique, les stations balnéaires pouvaient accueillir les établissements industriels employant les techniques les plus modernes... En rapportant cet exemple, lors d’une conférence-débat organisée pour présenter l’inventaire, je suggérais de faire appel à des émigrés du Trégor, susceptibles de lancer de telles opérations... Un participant se proposa pour contacter Pierre Marzin, enfant du pays et directeur du CNET. Cette soirée a sans doute marqué la naissance de la Trégor-Valley ».

Cette soirée, animée par Michel Phlipponneau, est importante, car elle déclenche l’adhésion sans faille de la population trégorroise et de ses élus, de tous bords, de gauche comme de droite, cathos comme laïcs…, pour une entrée brutale dans la modernité technologique, symbolisée par l’érection du Radôme de Pleumeur-Bodou en 1962. Dans ce texte écrit en 1993, Michel Phlipponneau, toujours soucieux de l’intégration des activités dans leur environnement (ici un établissement industriel dans une station balnéaire), retient à dessein le terme « Valley » pour décrire le pôle trégorrois, terme un brin provocateur vis-à-vis de la Métropole régionale.

Etait-il bien raisonnable d’implanter le Cnet dans une ville de moins de 10 000 habitants, très mal raccordée ? Certains se sont posé la question en dehors de la Bretagne, notamment Jean-François Gravier. Mais ce projet était porté par deux hommes de poids, Pierre Marzin et René Pleven, fortement attachés aux « Côtes-du-Nord » et insensibles à ces réactions négatives. En particulier René Pleven avait ses réseaux politiques, mais savait aussi parler à un industriel, comme Pierre Bercot le PDG de Citroën, à Dinan en 1955. En effet il avait lui-même une expérience industrielle de dix années (1929-1939), acquise dans un grand groupe anglo-américain, Automatic Electric, alors le n° 3 mondial du téléphone. Ainsi l’implantation du Cnet à Lannion est un « bel exemple de géographie volontaire », comme le titre l’
Usine nouvelle en 1966.

En ce début des années 60 à Rennes personne ne bouge vraiment. Seul Yves Martin, le doyen de la faculté des Sciences de Rennes, semble réagir et écrit en 1963 :
« Je suis très heureux de voir le rapprochement géographique du Cnet et de la faculté des Sciences de Rennes préluder à un rapprochement scientifique dont chacun pourra tirer le plus grand profit…La faculté des Sciences, encouragée par des débuts prometteurs [du Cnet Lannion], est, pour sa part, fermement décidée à développer largement cette collaboration, car elle pourra ainsi contribuer de façon très efficace aux progrès des Télécommunications et au développement industriel de la Bretagne ». Mais le doyen Yves Martin était nantais… et « repart » vers Nantes. Ce rapprochement entre le Cnet Lannion et le Campus de Beaulieu ne commencera à se réaliser que dans les années 80.

A Lannion en 2005, Michel Phlipponneau, toujours actif, participe au colloque du centenaire de la naissance de Pierre Marzin et il y évoque sa rencontre avec le géographe Jean Gottmann :
« Je suis allé aux Etats-Unis en 1956 pour étudier les Business School, notamment à Chicago. J’ai rencontré Jean Gottmann, qui préparait alors son livre Megapolis à Princeton. Nous avons entretenu par la suite des relations très amicales ». Ce géographe français, menant ses recherches aux Etats-Unis et enseignant à Oxford, est sans doute celui qui a nourri le plus fortement la réflexion de Michel Phlipponneau. Il a été « justement considéré comme l’un des très grands experts mondiaux en matière de politique d’urbanisation ». Lors du Festival international de géographie de Saint-Dié en 2005 un hommage a été rendu à celui qui est considéré « comme un des pères fondateurs d’une géographie humaine contemporaine de grande qualité ». En 1952, Jean Gottmann écrivait notamment : « le fait fondamental de notre univers est qu’il bouge, que tout y est mouvement, fluidité : l’atmosphère, les eaux, les hommes, la pensée. C’est pourquoi toute la circulation est à la base de toute géographie et de toute politique ».

Et quand Michel Phlipponneau réaffirme la complexité des liens géographiques il cite Jean Gottmann :
« Encore faut-il que le géographe garde présent à l’esprit qu’il n’existe pas de déterminisme simple [pour le développement industriel], mais un système complexe de relations dans l’espace géographique, que la consommation joue toujours un rôle essentiel et que divers facteurs générateurs de profits « tiennent à la carte administrative et politique autant et souvent qu’à la carte des moyens de transport et des sources de production ».

PHILIPPE DUPUIS