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Bloc-notes

Bernard Boudic, rédacteur en chef de Place Publique


Des amis me disent : « Le bloc-notes doit être l’occasion d’être plus incisif. Ne te retiens pas ! » Je veux bien. Ce serait plutôt dans ma nature de ne pas me retenir, bien qu’avec l’âge et après quelques coups reçus en boome­rang, ait sonné l’heure de la nuance, voire de la prudence. Et puis, c’est bien difficile, en ces temps de confusion des valeurs, d’être sûr de soi et trop tranchant. On a plutôt besoin de doutes. Non pas de ceux qui conduisent à l’indifférence. Mais de ces doutes qui poussent à la question et à la remise en cause. Comme l’a dit un participant à l’un des forums proposés fin mars au TNB sur le thème du bonheur : « Cela fait du bien d’écouter des gens qui ne sont plus en campagne et s’écoutent parler les uns des autres ». Tout n’est pourtant pas égal à tout. Et plus on doute, plus il faut se raccrocher à quelques convictions fortes. L’historien Pierre Rosanvallon, débattant au TNB avec Daniel Cohn-Bendit, l’a opportunément rappelé : « Pour parler de l’utopie, il faut avoir de la mémoire. Dans les années 70, alors que les écarts, dans les grilles salariales, allaient de un à douze, les syndicats avaient imaginé de les ramener de un à six. Et le patronat avait réagi à cette prétention exagérée en prônant un écart de un à douze ». Voilà une utopie, celle de la réduction des écarts de salaire que la course à l’argent a balayée. Et Pierre Rosanvallon de conclure : « Nous avons une difficulté à oser penser ».



Quai Lamartine, face à la grande Poste, à deux pas de la rue d’Orléans qui mène à la place de la mairie. On est en plein centre-ville. Passent ici des milliers de personnes chaque jour. Commercialement, l’endroit est prestigieux. Pour une banque par exemple. Eh bien ! visez donc cette encoignure qui abrite trois ou quatre distributeurs automatiques de billets. Les murs, revêtus d’un simple contreplaqué « graffé » de partout disparaissaient fin avril sous une triple couche d’affiches. Encore luisantes de colle, elles masquaient même la fonction des guichets automatiques : où effectuer un retrait ? Où procéder à un virement ? Où retirer un relevé de compte ? Mystère ! L’endroit, parfois souillé, était à peine digne d’un quartier abandonné. Crédit Mutuel, au secours !



Mon maire est écolo. Toute la commune s’équipe en voies cyclables. Un progrès par rapport aux pistes jadis gagnées sur la largeur des trottoirs et délimitées par une bande de peinture verte qu’on oubliait de rafraîchir. Non, cette fois, il s’agit de vraies voies cyclables où le cycliste peut pédaler sans crainte de se faire renverser par les voitures ou de… renverser les piétons priés d’aller marcher ailleurs. Mon maire, donc, est écolo. Mais, pour créer la voie cyclable, on n’a pas hésité à bitumer sur toute sa largeur ce qui fut un chemin creux bordé de talus plantés de châtaigniers, vestige du temps d’avant le lotissement où il y avait ici une ferme et des champs de maïs. Un chemin déjà civilisé, certes, qui ne se perdait plus dans la campagne : il longeait la rue sur à peu près trois cents mètres, et quelques lampadaires l’éclairaient la nuit. Il y faisait tout de même bon marcher. Des enfants parfois y construisaient des cabanes. Je me demande maintenant ce qui se passera à l’automne quand les châtaigniers répandront leurs bogues sous les roues des cyclistes. Repasseront-ils par la rue où sciera-t-on les arbres ?



Théâtre ce soir. « Les Justes » au TNB. Pour Camus bien sûr et pour Emmanuelle Béart. Je vois entre l’écrivain et l’actrice une communauté de pensée et d’action. Emmanuelle Béart fut pendant dix ans l’ambassadrice de l’Unicef auprès des enfants mauritaniens, vietnamiens, sierra léonais… On se souvient surtout de sa révolte lors de l’occupation par des sans-papiers de l’église Saint-Bernard à Paris puis de leur évacuation sans ménagements le 23 août 1996 par une troupe de CRS. Quatorze ans après, elle dit : « J’ai toujours la sensation que je ne pouvais pas fermer les yeux. Que ce soit pour les sans-papiers, l’Unicef ou beaucoup d’autres choses que j’ai pu faire sans le dire. Bien sûr, il aurait été plus confortable pour moi de me contenter de ma jolie image d’actrice. Mais je me sentirais lâche. » Il faut la revoir au journal d’Antenne 2, ce soir-là, interrogé par Benoît Duquesne, noyée de colère, d’indignation et de tristesse, la voix nouée, le regard encore étonné de ce qu’elle avait vu, pour mesurer la sincérité et la profondeur de son engagement. Bien sûr, la vie d’actrice c’est aussi le confort, le « glamour », l’argent, la une des magazines. Mais Camus n’eut pas, lui non plus, une vie de moine trappiste…



La mise en scène des « Justes » par Stanislas Nordey m’a surpris et déçu. Passons sur l’austérité, la froideur dépouillée, assez bien vue, du décor et des costumes. Mais le ton déclamatoire, presque boursoufflé des comédiens m’a tenu à distance de cette histoire, cependant lue et relue, d’un groupe de révolutionnaires russes préparant un attentat en 1905 contre le grand-duc Serge. Quelle actualité pourtant ! Le regard des enfants est-il assez grave (« Ce regard grave qu’ils ont parfois », dit Kaliayev) pour arrêter la main qui va lancer la bombe ? Peut-on accepter « de tuer pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera », « d’être criminels pour que la terre se couvre d’innocents » ? Je ne sais ce que vaut la réponse de Dora-Emmanuelle Béart : « C’est facile, c’est tellement plus facile de mourir de ses contradictions que de les vivre ».



Je fais part, à la caisse du cinéma, de mon étonnement de voir le dernier Polanski (« The Ghost Writer ») en version originale. « Mais Monsieur, me répond l’hôtesse, c’est à la demande du public ! » Là, j’explose : « Quelle demande ? Quel public ? Quelle enquête ? Quel sondage ? Quel vote ? » C’est incroyable, ce que le marketing – autre nom du gain facile – nous impose comme étant notre propre pensée, nos propres désirs, notre propre volonté. Je sais bien qu’une sorte de snobisme porte certains spectateurs à préférer la version originale à la version française. Moi, je préfère, malgré ses inconvénients – que je ne méconnais pas – la version française à la version originale, le plus souvent anglaise ou américaine, qui oblige à de constants allers-retours entre l’image et le sous-titre, parfois illisible. Je dis cela parce que l’anglais n’est pas ma langue maternelle, parce que j’appartiens à une génération où sept années d’études et des notes honorables peinaient à vous faire accéder à une conversation courante en anglais et parce que la vie professionnelle m’a seulement obligé à une pratique très occasionnelle d’un anglais de touriste qui m’a paru suffisante. Aussi, je m’exaspère de voir qu’outre le cinéma (pourquoi White material pour un film parfaitement français ?) la publicité, notamment, emploie des mots anglais, certes souvent plus courts, au lieu des termes français équivalents. Est-ce vraiment indispensable de dire « I Love, I Hate » au lieu de « J’aime, je déteste », d’annoncer que mon hypermarché ouvre son « drive » ou que ma fille est « fauchée mais fashion » ?



Voilà un musée bien dans sa peau. L’écomusée de la Bintinais vient d’ouvrir un bâtiment d’accueil et d’expositions temporaires qui correspond parfaitement à l’esprit des lieux. Pour prolonger le bâtiment en terre existant, Hervé Potin et Anne-Flore Guinée-Potin, architecte et plasticienne à Nantes, ont choisi le bois (châtaignier et pin) dans une interprétation très contemporaine. Ils nous en avaient donné un avant-goût en 2008 dans la ZAC des Neuf Journaux à Chantepie en signant seize logements sociaux répartis en trois petits immeubles. Ils ont poussé encore plus loin en offrant aux visiteurs de l’écomusée une longue façade en bardeaux de châtaignier, éclairée par une seule avancée vitrée qui fait écho au pignon de l’ancien bâtiment. Le bardeau de châtaignier abonde au nord de l’Ille-et-Vilaine, de Fougères à Cancale. Au Mont-Saint-Michel, murs et toits en seraient habillés depuis quatre ou cinq siècles. Longue vie donc à l’écomusée !



À la fin du « Forum Libé » consacré au bonheur pendant deux jours, l’hyperbole était de rigueur. Bien sûr, le TNB n’a pas désempli pendant deux jours. Assurément, nombre de rencontres proposées furent pluralistes. On a vu à la même table, par exemple, Manuel Valls, député-maire d’Evry (PS) et Jean-François Copé, député-maire de Meaux (UMP) ; Edmond Hervé, sénateur, et Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes ; Emmanuel Hirsch, ancien Haut-Commissaire aux solidarités actives, et Christophe de Margerie, PDG de Total. On a noté aussi que le public était attentif, prenant des notes, crayon en main, suivant avec intérêt des joutes parfois très exigeantes. Tout cela témoigne d’un appétit indiscutable et justifie que Daniel Delaveau, président de Rennes Métropole, annonce dans l’euphorie d’un soir une troisième édition de ces rencontres. Mais dénombrer 19 000 participants pour 10 000 espérés relève de l’amalgame. Disons plutôt 19 000 entrées, nombre de participants ayant assisté à plusieurs débats. Faut-il d’ailleurs parler de débats et faut-il les qualifier d’approfondis ? Certaines rencontres furent des duos plus que des duels. En trois quarts d’heure, de toute manière, on a juste eu le temps d’effleurer un sujet et de poser une problématique, mais non de débattre vraiment. Et les trois quarts d’heure restants ont à peine suffi aux assistances – près de mille personnes dans la salle Jean Villar – à poser au hasard des micros une demi-douzaine de questions. Ce n’est pas faire la fine bouche que de rappeler qu’il ne faut pas se payer de mots. Camus, justement, parlait de « cette modestie qui fait les bonnes et les vraies démocraties »