
Bloc-notes
Bernard Boudic, rédacteur en chef de Place Publique
C‘est au bout d’une route de bout du monde. L’endroit est désert, à l’écart de tout. Entre aéroport, parc des expositions et caravanes de gens du voyage. Quand on vient de l’aéroport, après la Caravelle et les deux chasseurs qui stationnent en bout de piste, on tourne à droite puis à gauche et on traverse un petit bois qui cache à peine les fourgons de la gendarmerie mobile. Le bâtiment est neuf et serait presque coquet, sans les grilles qui l’entourent. Les mailles blanches du grillage d’enceinte sont si hautes et si serrées qu’elles dissimulent les détails de l’intérieur. C’est ici qu’on enferme les sans-papiers, les clandestins, hommes, femmes et enfants en attente d’un jugement qui leur confirmera peut-être l’obligation de quitter le territoire français. Je suis venu faire une photo pour illustrer l’article de Layla Assouline que publie ce numéro de Place Publique. Je m’approche de la grille d’entrée, le seul endroit où je pourrai glisser mon appareil entre les barreaux pour avoir une vue à peu près complète du bâtiment. Un gendarme mobile m’a aperçu et m’interpelle, poliment mais fermement : « Pas de photo ! Pas de photo ! ». Je vais vers lui, seule la grille nous sépare :
« Pas de photo, Monsieur !
« Mais, c’est un bâtiment public…
« Les prises de vue sont interdites. On ne sait pas quel usage pourrait en être fait…
Je désigne au gendarme le totem où est simplement écrit « Centre de rétention administrative ».
« J’ai quand même le droit de photographier cette inscription ?
« Oh ! Si vous voulez… »
Je lui tourne le dos. Je sais qu’il me surveille. Je fais trois photos… Désagréable impression. Dans l’annuaire téléphonique, aucune mention n’est faite du Centre de rétention administrative. Aucune pancarte ne guide vers lui. Et on ne peut même pas le photographier pour montrer où les sans-papiers sont « retenus ». Comme s’ils étaient de nulle part, comme s’ils étaient par avance sans adresse, sans identité. En repartant, je fais d’autres photos depuis la route. De loin. Désagréable impression.
Et voilà que 123 Kurdes venus sans doute de Syrie sont débarqués le 22 janvier sur la plage de Paragnano, à l’extrême sud de la Corse, après on ne sait trop quel périple par bus, camion, bateau… 123, dont 57 hommes, 29 femmes – dont cinq enceintes – et 37 enfants, qu’on imagine complètement paumés dans un pays dont ils ne savent même pas le nom. Éric Besson, le ministre de l’Immigration, ni une ni deux, prend des arrêtés de reconduite à la frontière et, d’urgence, les fait répartir au petit matin dans quatre centres de rétention, à Marseille, Toulouse, Nîmes et Rennes. Oui, Rennes, tout au bout d’une route de bout du monde. Peine perdue : après que les associations d’aide aux immigrés et jusqu’au Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ont protesté contre l’illégalité de ces mesures improvisées, les juges ont libéré les clandestins, estimant que la privation de liberté s’était faite hors de tout cadre légal et que l’urgence invoquée par le ministre pour s’affranchir des règles de la procédure n’était pas justifiée. Ce qui les a replacés dans le circuit complexe et long qui les conduiront peut-être jusqu’à se voir reconnaître le droit d’asile. Cette affaire, quels qu’aient été les soins dont ces immigrés clandestins ont été ensuite entourés, a des traits communs avec bien d’autres : la précipitation et l‘improvisation, la croyance dans la force magique de la promesse d’une loi – celle-ci interdirait pendant cinq ans le retour dans l’Union européenne de tout clandestin expulsé – et surtout le fossé qui s’est creusé entre les dirigeants, leurs relais dans l’administration et ceux qu’ils sont censés gouverner, ces mots durs, loin de toute compassion. Et puis, à propos des mêmes Kurdes ces odieuses réactions xénophobes sur les sites internet. Le pire c’est qu’elles sont restées longtemps affichées sur des forums qui se prétendent modérés.
Pierre Tanguy est un poète. On le voit pédaler en ville entre logis et travail, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, été comme hiver. Il voit ce que nous ne regardons plus. Grand connaisseur en haïkus, il s’émerveille de ce que nous nommons banalité, quotidien, petits riens, d’un sourire, d’un bourgeon, d’un marron écrasé sous sa roue. Il a le temps, il semble musarder quand il appuie sur les pédales. Il publie à La Part Commune et chez d’autres éditeurs encore moins connus hélas ! de petits bijoux de prose fine, sensible et profonde. Parfois, il parle de son art, comme l’autre soir au Kiosque citoyen, mais c’est pour citer ses confrères en poésie, ses maîtres en spiritualité. Oui, spiritualité ! Car Pierre Tanguy, Breton de Lesneven, Rennais d’adoption et journaliste à Ouest-France, va beaucoup plus loin qu’une simple rime. S‘étonnant de la beauté du monde, il donne à voir l’au-delà du monde. Écoutez-le1 :
« Éprouver son corps,
le vider de tout ce qui encombre.
Sentir ses muscles, son souffle,
Son cœur qui bat au sommet de la côte.
Haut Sancé, ma butte,
Mon col sur la piste. »
Ou encore :
« Abri de la porte cochère
La pluie tambourine sur le toit des voitures.
Parler à l’inconnu trempé
qui m’a rejoint dans ce refuge. »
Xavier Grall est vivant ! Ce dimanche de janvier, il y avait foule – près de 800 personnes – aux Champs Libres pour voir en avant-première2, à l’invitation de France 3, le superbe film d’Ariel Nathan « Lettre à mes filles ». Et Pascal Aumasson, le directeur du musée de Bretagne, a été bien inspiré de réagir si vite et d’organiser dans la foulée une deuxième projection. Il y a pourtant bientôt trente ans que le journaliste, poète et romancier, épuisé par la maladie, dévoré par ses passions, a quitté Bossulan – sa maison de Nizon, paroisse de Pont-Aven. Mais il faut croire qu’il parle toujours à nos rêves et à nos révoltes, de sa voix pressée comme une angoisse, par-dessous ses cheveux de barde qui lui mangeaient le visage creusé par trop de nuits sans sommeil. Quatre de ses cinq filles, Catherine, Isabelle, Lucie et Geneviève – Véronique est gravement malade – étaient présentes sur scène au côté du réalisateur, sans doute heureuses et un peu surprises par la force de cet hommage posthume rendu à leur père. Dans le film sensible et pudique d’Ariel Nathan, elles racontent avec une douceur parfois gentiment agacée les relations épistolaires très suivies que leur père a entretenues avec chacune d’elles, la difficulté aussi qu’elles ont éprouvée, sous le regard lumineux de leur mère, à vivre dans son ombre, « juments emballées dans un grand galop à la recherche du bonheur » selon leur mot commun lu par Isabelle. Oui, Xavier Grall est vivant. Deux maisons d’édition vont rééditer son œuvre. Écoutez l’un de ses derniers poèmes, édité par Calligrammes (Quimper) quatre mois après sa mort, le 11 décembre 1981 :
« Ne me parlez pas de moi
Sur ma tête mettez une pierre
D’argile blanche
Et parlez-moi de la terre. »
Le bonheur est-il une idée nouvelle ? Un nouveau forum organisé par « Libération » tentera, les 26 et 27 mars de répondre à cette question. On y entendra peut-être des philosophes, des hommes politiques – des ministres, même – des syndicalistes, nous dire s’ils sont heureux. Malgré la crise économique et le chômage, les tremblements de terre et les inondations, les guerres et le terrorisme… Quant à moi je dirais plutôt que ce n’est pas une idée et qu’elle n’est pas nouvelle non plus. C’est une quête et elle est aussi vieille que le monde. Mais j’irai cependant écouter tous ceux qui ont réfléchi à la question et versé leurs thèses dans le grand-livre des espérances humaines. Oui, il est possible d’être heureux. Mais pas contre les autres. Le mépris dévore. Le don libère. Le regard délivre.
Deux poids lourds sur le ring. À ma gauche, Edmond Hervé, à ma droite Yves Fréville. Combat de catch ? Pas du tout. Un débat sur la réforme de la fiscalité locale. Ah ? Et c’était… ? Oui, drôlement intéressant. Parfaits connaisseurs des finances locales, les deux hommes ont suivi des parcours comparables. Ils ont surtout la même considération, le même respect pour leur public. Avec un sens affirmé de la pédagogie, ils décortiquent le sujet sans jamais se perdre ni ennuyer, pointant leurs accords avec intelligence et avec fermeté leurs divergences, esquissant des pistes négligées. Edmond Hervé : « Les départements les plus pauvres font face aux dépenses sociales les plus lourdes. Faisons les bénéficier d’une part de la CSG ». Yves Fréville : « Un bon impôt c’est un impôt dont le taux ne varie pas ». Comme la politique était attirante, ce soir-là à l’Institut d’études… politiques. Comme la démocratie est belle quand elle ne cherche pas à déconsidérer l’adversaire, quand elle œuvre pour le bien commun.
Sept ans de prison et trois ans supplémentaires de résidence surveillée. C’est la peine qu’a prononcée, sous haute surveillance policière, la cour populaire de Ho Chi Minh-ville le 21 janvier à l’encontre de Nguyen Tien Trung, 26 ans, ingénieur en informatique formé à l’Insa de Rennes dont il est sorti en 2007. Nguyen Tien Trung a été jugé en compagnie de trois autres « dissidents ». Pour avoir reconnu sa faute – « des activités visant à renverser l’administration du peuple » – à l’ouverture du procès, il a écopé, comme Le Cong Dinh, un avocat de 41 ans, des peines les plus légères. Trung (au Viet Nam, le prénom est cité en dernier, et l’on prononce Tchoung) a fondé l’Association des jeunes vietnamiens pour la démocratie et créé un « blog » pour diffuser ses idées. Il a d’abord travaillé chez IBM avant de remplir ses obligations militaires. Arrêté le 7 juillet 2009, il a attendu son procès à la prison d’Ho Chi Minh-ville. Deux jours avant celui-ci, une manifestation s’est déroulée à Londres à laquelle s’est rendue Marie-Jo Pédrono, ancienne directrice du département d’informatique de l’Insa : « Je suis, a-t-elle dit, profondément préoccupée. Trung était un élève très intelligent qui a obtenu des résultats remarquables. Il a appris chez nous la démocratie et le droit à la liberté d’expression. Tous les professeurs et tous les étudiants de l’Insa le soutiennent et demandent sa libération immédiate ». Pays économiquement ouvert, le Viet Nam reste politiquement très fermé. Il peut brutalement se montrer inflexible. Aujourd’hui à la tête de l’Association des nations du sud-est asiatique, il vient de leur dire que la seule route à suivre passait par Pékin, pourtant l’ennemi héréditaire. La démocratie n’est pas pour demain. Courage, Trung !
Bernard Boudic, rédacteur en chef de Place Publique
C‘est au bout d’une route de bout du monde. L’endroit est désert, à l’écart de tout. Entre aéroport, parc des expositions et caravanes de gens du voyage. Quand on vient de l’aéroport, après la Caravelle et les deux chasseurs qui stationnent en bout de piste, on tourne à droite puis à gauche et on traverse un petit bois qui cache à peine les fourgons de la gendarmerie mobile. Le bâtiment est neuf et serait presque coquet, sans les grilles qui l’entourent. Les mailles blanches du grillage d’enceinte sont si hautes et si serrées qu’elles dissimulent les détails de l’intérieur. C’est ici qu’on enferme les sans-papiers, les clandestins, hommes, femmes et enfants en attente d’un jugement qui leur confirmera peut-être l’obligation de quitter le territoire français. Je suis venu faire une photo pour illustrer l’article de Layla Assouline que publie ce numéro de Place Publique. Je m’approche de la grille d’entrée, le seul endroit où je pourrai glisser mon appareil entre les barreaux pour avoir une vue à peu près complète du bâtiment. Un gendarme mobile m’a aperçu et m’interpelle, poliment mais fermement : « Pas de photo ! Pas de photo ! ». Je vais vers lui, seule la grille nous sépare :
« Pas de photo, Monsieur !
« Mais, c’est un bâtiment public…
« Les prises de vue sont interdites. On ne sait pas quel usage pourrait en être fait…
Je désigne au gendarme le totem où est simplement écrit « Centre de rétention administrative ».
« J’ai quand même le droit de photographier cette inscription ?
« Oh ! Si vous voulez… »
Je lui tourne le dos. Je sais qu’il me surveille. Je fais trois photos… Désagréable impression. Dans l’annuaire téléphonique, aucune mention n’est faite du Centre de rétention administrative. Aucune pancarte ne guide vers lui. Et on ne peut même pas le photographier pour montrer où les sans-papiers sont « retenus ». Comme s’ils étaient de nulle part, comme s’ils étaient par avance sans adresse, sans identité. En repartant, je fais d’autres photos depuis la route. De loin. Désagréable impression.
Et voilà que 123 Kurdes venus sans doute de Syrie sont débarqués le 22 janvier sur la plage de Paragnano, à l’extrême sud de la Corse, après on ne sait trop quel périple par bus, camion, bateau… 123, dont 57 hommes, 29 femmes – dont cinq enceintes – et 37 enfants, qu’on imagine complètement paumés dans un pays dont ils ne savent même pas le nom. Éric Besson, le ministre de l’Immigration, ni une ni deux, prend des arrêtés de reconduite à la frontière et, d’urgence, les fait répartir au petit matin dans quatre centres de rétention, à Marseille, Toulouse, Nîmes et Rennes. Oui, Rennes, tout au bout d’une route de bout du monde. Peine perdue : après que les associations d’aide aux immigrés et jusqu’au Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ont protesté contre l’illégalité de ces mesures improvisées, les juges ont libéré les clandestins, estimant que la privation de liberté s’était faite hors de tout cadre légal et que l’urgence invoquée par le ministre pour s’affranchir des règles de la procédure n’était pas justifiée. Ce qui les a replacés dans le circuit complexe et long qui les conduiront peut-être jusqu’à se voir reconnaître le droit d’asile. Cette affaire, quels qu’aient été les soins dont ces immigrés clandestins ont été ensuite entourés, a des traits communs avec bien d’autres : la précipitation et l‘improvisation, la croyance dans la force magique de la promesse d’une loi – celle-ci interdirait pendant cinq ans le retour dans l’Union européenne de tout clandestin expulsé – et surtout le fossé qui s’est creusé entre les dirigeants, leurs relais dans l’administration et ceux qu’ils sont censés gouverner, ces mots durs, loin de toute compassion. Et puis, à propos des mêmes Kurdes ces odieuses réactions xénophobes sur les sites internet. Le pire c’est qu’elles sont restées longtemps affichées sur des forums qui se prétendent modérés.
Pierre Tanguy est un poète. On le voit pédaler en ville entre logis et travail, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, été comme hiver. Il voit ce que nous ne regardons plus. Grand connaisseur en haïkus, il s’émerveille de ce que nous nommons banalité, quotidien, petits riens, d’un sourire, d’un bourgeon, d’un marron écrasé sous sa roue. Il a le temps, il semble musarder quand il appuie sur les pédales. Il publie à La Part Commune et chez d’autres éditeurs encore moins connus hélas ! de petits bijoux de prose fine, sensible et profonde. Parfois, il parle de son art, comme l’autre soir au Kiosque citoyen, mais c’est pour citer ses confrères en poésie, ses maîtres en spiritualité. Oui, spiritualité ! Car Pierre Tanguy, Breton de Lesneven, Rennais d’adoption et journaliste à Ouest-France, va beaucoup plus loin qu’une simple rime. S‘étonnant de la beauté du monde, il donne à voir l’au-delà du monde. Écoutez-le1 :
« Éprouver son corps,
le vider de tout ce qui encombre.
Sentir ses muscles, son souffle,
Son cœur qui bat au sommet de la côte.
Haut Sancé, ma butte,
Mon col sur la piste. »
Ou encore :
« Abri de la porte cochère
La pluie tambourine sur le toit des voitures.
Parler à l’inconnu trempé
qui m’a rejoint dans ce refuge. »
Xavier Grall est vivant ! Ce dimanche de janvier, il y avait foule – près de 800 personnes – aux Champs Libres pour voir en avant-première2, à l’invitation de France 3, le superbe film d’Ariel Nathan « Lettre à mes filles ». Et Pascal Aumasson, le directeur du musée de Bretagne, a été bien inspiré de réagir si vite et d’organiser dans la foulée une deuxième projection. Il y a pourtant bientôt trente ans que le journaliste, poète et romancier, épuisé par la maladie, dévoré par ses passions, a quitté Bossulan – sa maison de Nizon, paroisse de Pont-Aven. Mais il faut croire qu’il parle toujours à nos rêves et à nos révoltes, de sa voix pressée comme une angoisse, par-dessous ses cheveux de barde qui lui mangeaient le visage creusé par trop de nuits sans sommeil. Quatre de ses cinq filles, Catherine, Isabelle, Lucie et Geneviève – Véronique est gravement malade – étaient présentes sur scène au côté du réalisateur, sans doute heureuses et un peu surprises par la force de cet hommage posthume rendu à leur père. Dans le film sensible et pudique d’Ariel Nathan, elles racontent avec une douceur parfois gentiment agacée les relations épistolaires très suivies que leur père a entretenues avec chacune d’elles, la difficulté aussi qu’elles ont éprouvée, sous le regard lumineux de leur mère, à vivre dans son ombre, « juments emballées dans un grand galop à la recherche du bonheur » selon leur mot commun lu par Isabelle. Oui, Xavier Grall est vivant. Deux maisons d’édition vont rééditer son œuvre. Écoutez l’un de ses derniers poèmes, édité par Calligrammes (Quimper) quatre mois après sa mort, le 11 décembre 1981 :
« Ne me parlez pas de moi
Sur ma tête mettez une pierre
D’argile blanche
Et parlez-moi de la terre. »
Le bonheur est-il une idée nouvelle ? Un nouveau forum organisé par « Libération » tentera, les 26 et 27 mars de répondre à cette question. On y entendra peut-être des philosophes, des hommes politiques – des ministres, même – des syndicalistes, nous dire s’ils sont heureux. Malgré la crise économique et le chômage, les tremblements de terre et les inondations, les guerres et le terrorisme… Quant à moi je dirais plutôt que ce n’est pas une idée et qu’elle n’est pas nouvelle non plus. C’est une quête et elle est aussi vieille que le monde. Mais j’irai cependant écouter tous ceux qui ont réfléchi à la question et versé leurs thèses dans le grand-livre des espérances humaines. Oui, il est possible d’être heureux. Mais pas contre les autres. Le mépris dévore. Le don libère. Le regard délivre.
Deux poids lourds sur le ring. À ma gauche, Edmond Hervé, à ma droite Yves Fréville. Combat de catch ? Pas du tout. Un débat sur la réforme de la fiscalité locale. Ah ? Et c’était… ? Oui, drôlement intéressant. Parfaits connaisseurs des finances locales, les deux hommes ont suivi des parcours comparables. Ils ont surtout la même considération, le même respect pour leur public. Avec un sens affirmé de la pédagogie, ils décortiquent le sujet sans jamais se perdre ni ennuyer, pointant leurs accords avec intelligence et avec fermeté leurs divergences, esquissant des pistes négligées. Edmond Hervé : « Les départements les plus pauvres font face aux dépenses sociales les plus lourdes. Faisons les bénéficier d’une part de la CSG ». Yves Fréville : « Un bon impôt c’est un impôt dont le taux ne varie pas ». Comme la politique était attirante, ce soir-là à l’Institut d’études… politiques. Comme la démocratie est belle quand elle ne cherche pas à déconsidérer l’adversaire, quand elle œuvre pour le bien commun.
Sept ans de prison et trois ans supplémentaires de résidence surveillée. C’est la peine qu’a prononcée, sous haute surveillance policière, la cour populaire de Ho Chi Minh-ville le 21 janvier à l’encontre de Nguyen Tien Trung, 26 ans, ingénieur en informatique formé à l’Insa de Rennes dont il est sorti en 2007. Nguyen Tien Trung a été jugé en compagnie de trois autres « dissidents ». Pour avoir reconnu sa faute – « des activités visant à renverser l’administration du peuple » – à l’ouverture du procès, il a écopé, comme Le Cong Dinh, un avocat de 41 ans, des peines les plus légères. Trung (au Viet Nam, le prénom est cité en dernier, et l’on prononce Tchoung) a fondé l’Association des jeunes vietnamiens pour la démocratie et créé un « blog » pour diffuser ses idées. Il a d’abord travaillé chez IBM avant de remplir ses obligations militaires. Arrêté le 7 juillet 2009, il a attendu son procès à la prison d’Ho Chi Minh-ville. Deux jours avant celui-ci, une manifestation s’est déroulée à Londres à laquelle s’est rendue Marie-Jo Pédrono, ancienne directrice du département d’informatique de l’Insa : « Je suis, a-t-elle dit, profondément préoccupée. Trung était un élève très intelligent qui a obtenu des résultats remarquables. Il a appris chez nous la démocratie et le droit à la liberté d’expression. Tous les professeurs et tous les étudiants de l’Insa le soutiennent et demandent sa libération immédiate ». Pays économiquement ouvert, le Viet Nam reste politiquement très fermé. Il peut brutalement se montrer inflexible. Aujourd’hui à la tête de l’Association des nations du sud-est asiatique, il vient de leur dire que la seule route à suivre passait par Pékin, pourtant l’ennemi héréditaire. La démocratie n’est pas pour demain. Courage, Trung !
